jueves, 30 de junio de 2011

« … Como el musguito en la piedra, ay si, si, si… »

Loïc le Duc

Foto : Rolf Ebertowski

Longtemps dédaigneusement indifférente à l’œuvre qui se tramait en ses murs, Wuppertal est aujourd’hui, de notoriété publique, identifiée à une sorte de monastère profane où, volontairement isolé, fait retraite le tanztheater.

Pourtant, depuis plusieurs décennies, cette compagnie se faisait nomade sans toutefois jamais couper tout à fait le cordon ombilical qui l’amarre au berceau géographiquement désolé de la Rühr. Ainsi, Viktor est né à Rome et Palermo, Palermo en Sicile. Puis ce fut le tour de Madrid (Tanzabend II), Los Angeles (Nur Du), Hong Kong (Der Fensterputzer), Lisbonne (Masurca Fogo), Istambul (Nefes), du japon (Ten chi)… Et au printemps 2009, quelques semaines seulement avant sa disparition, Pina Bausch et ses danseurs nous rapportaient du Chili « … Como el musguito en la piedra, ay si, si, si… »

Pendant ces résidences plus ou moins longues, les danseurs s’imprégnaient des images, des sons, des fantasmes propres à chacune d’elles. La troupe bâtissait ainsi un patrimoine commun de réactions et d’interactions avec différents tissus urbains. A partir de cette étoffe, Pina Bausch tissait son œuvre. Elle recueillait les moindres palpitations et les métamorphoses dans une sorte de collage original, dont les danseurs reprenaient le sens.

Foto : Ursula Kaufmann
Pour cette ultime pièce de la chorégraphe allemande, Peter Pabst, le complice de longue date, propose une scène vide, terre blanche asséchée par les vents et les érosions. Des craquelures se creusent et se referment tout au long du spectacle. Les saynètes se succèdent. Les femmes déambulent, vêtues de longues robes de soirée colorées qu’elles n’hésitent pas à utiliser en panier pour attraper des pommes de terre lancées à la volée. Celle-là danse au milieu d’un cerceau que son partenaire tient à sa bouche ; une autre transporte un arbre dans son sac à dos …On retrouve également, dans « … Como el musguito en la piedra, ay si, si, si… », ces images qui collent à la peau de la compagnie : de l’eau plein la bouche, des cigarettes allumées… jusqu’à ce garçon, en veste de smoking, perché sur de hauts talons rouges, parodie du travestissement bauschien. Mais surtout, la danse est encore plus présente, plus physique, plus dynamique. Bien sûr, nous ne voyons pas de belles danses au sens du ballet traditionnel. Pina Bausch métamorphosait ballet classique, danse expressionniste, rondes ethniques et cultuelles en un nouveau style. Danse des bras. Danse du tronc qui se brise à la taille. Ici peu importe les enchainements, figures ou pas. Le corps se met à rayonner dans un jeu de doigts, un tournoiement de bras, un haussement d’épaules, un mouvement de tête. D’autant que la bande son de la première partie est enchanteresse. 


Foto : Jochen Vieho

Toutefois, « … Como el musguito en la piedra, ay si, si, si… » n’offre pas le plaisir que le spectateur assidu du Tanztheater attend, celui de rencontrer ces danseurs/personnages devenus familiers, de les voir travailler sur scène. Car la compagnie a été largement renouvelée. Et avec ces jeunes interprètes est modifiée la perception du corps bauschien, qui parait plus endurant, plus performant… comme si Pina avait voulu nous parler de l’éternel retour de la jeunesse. Preuve que la vie continue. Que la danse continue. Avec le Tanztheater de Wuppertal. Et nous en sommes heureux.


TANZTHEATER WUPPERTAL
Théâtre de la ville, Paris – du 22 juin au 8 juillet 2011.

sábado, 2 de abril de 2011

GISELLE, de Mats EK, Ballet de l’opéra de Lyon

Loïc le Duc

Version espanola

© Jean-Pierre Maurin


C’est dans le superbe écrin de l’opéra royal de Versailles que nous retrouvions le ballet de l’opéra de Lyon… dans ce lieu historique, inauguré le 16 mai 1770, jour du mariage du Dauphin avec l’archiduchesse Marie-Antoinette, avec une représentation de Persée de Quinault et Lully

Entre les velours bleus et les marbres qui ornent ce joyau architectural, le ballet de l’opéra de Lyon présentait une des rares relectures de Giselle et sans conteste, l’une des plus pertinentes, chorégraphiée en 1982 par Mats Ek et entrée dans le répertoire de la compagnie en 2009. 

© Jean-Pierre Maurin
Les danseurs du ballet de l’opéra de Lyon incarnent au plus juste, au plus vrai, le langage ékien qui exige d’eux un corps solide, blindé et résistant, qui doit veiller à ne pas se disloquer tout en jouant avec ses limites. Qu’elles soient physiques, techniques ou psychologiques, il s’agit de les étirer au maximum. Certes, le vocabulaire est classique, mais il subit des torsions, des cassures telles qu’il met les danseurs au défi d’enchaîner les pas avec fluidité. Immenses pliés à la seconde, les sauts sont hauts, les développés extrêmes, les bras rayonnent dans l’espace, l’ensemble étant combiné avec un usage fréquent des tours attitudes qui fusent dans le tourbillon de l’action. La ligne est souple, le mouvement continu et les bustes des danseurs, très courbes, doivent être capables de toutes les ondulations. La souplesse est rompue par des attitudes angulaires qui surviennent au paroxysme des tensions. La densité du mouvement n’a d’égale que l’intensité des situations et des sentiments.

Mais chaque mouvement part d’un sentiment personnel profond de l’interprète, à l’image de Giselle qui, submergée du bonheur de sa rencontre, « fait l’avion » dans une mémorable course circulaire. Car pour le chorégraphe suédois, le livret de Giselle est une mine inépuisable de « troubles », de tensions qu’il va se faire fort d’évacuer, sans ménagement, sur le plateau. 

Gardant le livret d’origine (écrit par Théophile Gautier) et la musique d’Adolphe Adam, Mats EK accentue le tragique de la situation, faisant de Giselle (émouvante Caelyn Knight !) la demeurée du village, confrontée à une communauté rurale brute et oppressante. Giselle s’enflamme pour Albrecht (Denis Terrasse, superbe en jeune nobliau superficiel), mais sa tromperie ne la tue pas, elle devient seulement folle. Le second acte se déroule donc au sein d’un asile psychiatrique. Myrtha, la terrible reine des Willis est cette fois une infirmière qui préserve la pauvre Giselle des séductions de la sexualité adulte. Hilarion (Yang Jiang, précis et juste), l’ami d’enfance, n’abandonnant pas Giselle, essaiera de la ramener à la réalité. En vain ! La Giselle de Mats Ek, comme l’héroïne du ballet classique, aime toujours Albrecht. Elle lui pardonne et le sauve en lui faisant découvrir la richesse des sentiments. A la fin du ballet, après la nuit folle et sauvage à l’asile, Albrecht, nu, replié sur lui-même, se voit habillé d’une couverture par Hilarion, dans un ultime geste de réconciliation. Albrecht aurait-t-il enfin trouvé sa raison de vivre ? 

© Jean-Pierre Maurin

De par son interprétation et son investissement, le ballet de l’opéra de Lyon s’est taillé un franc succès et les spectateurs, venus nombreux, n’ont pas hésité à féliciter les interprètes en les acclamant longuement et châleureusement. A juste titre. Incontestalement.


Opéra Royal de Versailles
Représentation du jeudi 31 mars 2011