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martes, 11 de marzo de 2014

Alicia AMATRIAIN, invitée de l'Opéra de Paris


Nouvelle série de représentations d'ONEGUINE, signé CRANKO, à l’Opéra national de Paris. Et nouvelle belle surprise avec l’invitation de l’Etoile de Stuttgart, la ballerine d’origine basque, Alicia AMATRIAIN, qui, en quelques pas, a conquis le cœur du public parisien. 


Loïc le Duc
Né en Afrique du Sud, engagé au Sadler’s Wells Ballet par Ninette de Valois qui lui commande ses premières chorégraphies, vite révélé au monde de la danse comme un authentique créateur, John CRANKO prit en 1960 la direction du ballet de Stuttgart dont il fit l’une des compagnies majeures européennes. C’est dans l’avion qui ramenait la compagnie d’une tournée et qui ne put atterrir assez vite à cause du mauvais temps, qu’il mourut d’une crise cardiaque au milieu de ses danseurs. L’essentiel de l’œuvre de Cranko est très significatif du style néo-classique de l’époque et couvre les grands ballets du répertoire académique et bon nombre de ballets anecdotiques comme Le Prince des Pagodes sur une partition commandée à Benjamin Britten, La Mégère apprivoisée, ainsi qu’une Belle-Hélène que créa en 1955 Yvette Chauviré à l’Opéra et un Roméo et Juliette entré au répertoire de la compagnie parisienne en 1983. 

Pièce en trois actes, Eugène Onéguine constitue assurément l’une des plus belles réussites du chorégraphe sud-africain ; le livret joue sur les thèmes de la passion tourmentée, de l’honneur et des regrets et n’a pas pris une ride. La production, signée Jürgen ROSE, propose un dispositif de rideaux à l’italienne au charme désuet. Les costumes, à dominante châtaigne et aux nuances pastelles proposent une légèreté dans la gravité de l’œuvre et ôtent un caractère sacré et intimidant à ce drame commun. 

Photo : Julien Benhamou / Opéra national de Paris
Alicia Amatriain (Artiste invitée)

Musicalement, Kurt-Heinz STOLZE a réalisé un ensemble homogène d’extraits des Saisons, de Roméo et Juliette, des Caprices d’Oxane et de Francesca da Rimini, illustratif, sans prétention, accompagnant judicieusement la progression dramatique des principaux protagonistes. 

Quant à l’écriture de Cranko, elle s’affirme d’abord dans des pas de deux redoutables, course de portées plus saisissants les uns que les autres. Régulièrement soulevée dans les airs, la ballerine se retrouve, battant des jambes pendant que son partenaire traverse le plateau en la tenant à bout de bras. Arc-boutée, cambrée à l’extrême, elle se jette en arrière, se fait récupérer in extremis par le danseur qui enchaîne aussi sec une nouvelle figure. Mais la touche Cranko déborde la seule technique. Les rôles principaux exigent simultanément une virtuosité aiguisée et un jeu d’acteur délicat. 

Alicia AMATRIAIN donne une somptueuse leçon de danse et de théâtre. Ici, il y a tout, une technique époustouflante, un sens psychologique accompli, un art théâtral total, dans les moindres nuances. La ballerine rend très justement la Tatiana du poème de Pouchkine, jeune fille rêveuse et imbibée de  lectures, puis éperdument amoureuse de cet homme à qui elle ose avouer son amour dans une lettre passionnée. Même immobile, Alicia AMATRIAIN exprime tout, comme à la fin de l’acte deux, lorsqu’elle reste figée et regarde avec autant de mépris que de froideur Onéguine qui vient d’assassiner Lenski. Elle ne fait pas un geste, mais on sent qu’une page est définitivement tournée dans sa vie, dans son âme, qu’elle ne sera plus jamais la même. La froideur de son partenaire tranche avec une passion qu’elle ne cherche pas à dissimuler. Puis la Tatiana d'Alicia incarne une femme et épouse, fidèle, de la haute société russe. L'amour que lui propose Onéguine lui est désormais interdit. 

Karl PAQUETTE a, certes, le physique romantique de l’emploi mais ses qualités dramatiques capables de donner vie à son personnage sont moindres. Bon partenaire, une certaine froideur bloque l’émotion qui doit se dégager aussi de ce rôle cynique mais vibrant.

Photo : Julien Benhamou / Opéra national de Paris
Alicia Amatriain (Artiste invitée) et Karl Paquette

Le couple Olga-Lenski rassemble Eve GRINSZTAJN et Fabien REVILLION. La première danseuse campe une charmante Olga, vive et insouciante. Elle croque l'instant présent à pleine dent et accepte l'invitation de danser d'Onéguine sans arrière pensée mais provoquant la fin tragique du poète.  La danse de Mademoiselle GRINSZTAJN reflète, dans chaque pas, chaque geste, l'évolution de son personnage, ce jeu des passions et des faiblesses humaines. Fabien REVILLIION, sujet dans le Corps de ballet, compose un Lenski de bon niveau, joliment assorti à sa partenaire. Il danse avec ampleur, musicalité, facilité, beaucoup de sûreté, et offre un personnage qui attire d'emblée la sympathie. 

Christophe DUQUENNE incarne avec crédibilité un prince russe distingué et martial. La pas de deux Tatiana / Grémine du bal chez le Prince est d’une beauté, d’une justesse, d’un romantisme à couper le souffle… Incontestablement, l’instant dansé le plus fort de cette représentation exceptionnelle. 

Les ensembles parfaitement rodés du Corps de ballet sont particulièrement mis en valeur. Chaque danseur qui apparait sur scène sait qu’il porte une part du ballet et s’implique dans la signification de l’ensemble. Parce qu’Onéguine est truffé de courtes scènes qui se déroulent en même temps que l’histoire des personnages principaux et qui viennent l’éclairer et la compléter. Cette harmonie est magnifiée par l’accompagnement musical proposé par l’orchestre de l’Opéra de Paris, placé sous la baguette de James TUGGLE

Photo : Julien Benhamou / Opéra national de Paris
Alicia Amatriain (Artiste invitée) et Christophe Duquenne

Vraiment, une très belle soirée… Seule ombre au tableau : aucune mention particulière n'est portée dans le programme sur l’Etoile du ballet de Stuttgart, invitée tardive de cette série... Glisser, dans chaque programme, un feuillet relatant la carrière de Mademoiselle AMATRIAIN ne me semble pas une tâche insurmontable et traduirait le respect que porte l'Opéra Garnier à l'Etoile invitée.



Distribution - représentation du 4 mars 2014

EUGÈNE ONÉGUINE / Karl Paquette
LENSKI / Fabien Revillion
TATIANA / Alicia Amatriain
OLGA / Eve Grinsztajn
LE PRINCE GRÉMINE / Christophe Duquenne

domingo, 11 de noviembre de 2012

Marie-Agnès Gillot / Merce Cunningham

Loïc le Duc

Version espanola

Sous apparences - Marie-Agnès Gillot
Photo : Julien Benhamou / Opéra National de Paris

Le Maître Cunningham et l’apprentie chorégraphe Gillot. La double-bill à l’affiche de l’opéra de Paris pourrait agréablement surprendre. Elle déçoit. Brigitte Lefèvre, directrice de la danse, a voulu associer à la reprise d’ « Un jour ou deux », la création de la danseuse-étoile Marie-Agnès Gillot qui conçoit là sa première chorégraphie pour le Ballet de l’opéra de Paris.


Sous apparences - Marie-Agnès Gillot
Photo : Julien Benhamou/Opéra National de Paris
Marie-Agnès Gillot s'est appropriée le processus de création du chorégraphe américain en associant des artistes de toutes disciplines. Laurence Equilbey, chef d'orchestre et directrice musicale du chœur Accentus, a conçu une dramaturgie musicale constituée du Kyrie et de l’Agnus Dei de la Messe n°2 en si mineur de Bruckner, d’une pièce pour clavecin de Ligeti et d’extraits de la Rothko Chapel de Morton Feldman. Olivier Mosset transpose ses peintures abstraites en un décor original où cour et jardin se croisent et s'inversent. Walter Van Beirendock, créateur d'une mode anticonformiste, a conçu les étranges et provocants costumes : sapins de tulle, guêpes géantes et roquettes roses peuplent cet univers mystérieux et chimérique. Et sur un sol noir, lisse et ultra brillant, la danseuse étoile - chorégraphe lance, filles et garçons, chaussés de pointes, dans de longues glissades. Des choix qui restreignent forcément le vocabulaire chorégraphique qui se limite à des ports de bras, des épaulements, des portées statiques. Et parce que « Sous apparences » se veut une réflexion sur la pointe, la danseuse-étoile chorégraphe tente, en vain, de trouver un langage masculin avec cet objet sacré. Mais là ou Edouard LockAmjad ») excelle, Marie-Agnès Gillot échoue : il y a un manque flagrant de fluidité sur le plateau, une prise de risque qui tombe trop souvent à l'eau. En raison d’une volonté, soulignée et répétée, de désexualiser, à outrance, certains codes ? Ou parce que la chorégraphe et ses interprètes ne sont pas allés au bout de cette prise de risque, ô combien revendiquée, et n'ont pas exploité l'art de la chute ? Dommage, parce que l’investissement des interprètes est évident… et Vincent Chaillet, parfait.


Un jour ou deux Merce Cunningham
Photo : Julien Benhamou / Opéra national de Paris

« Un jour ou deux », qui suit, est d’un calibre bien différent. Commande de 1973 de l’Opéra à Merce Cunningham et à son compagnon, John Cage, cette pièce désarçonna le public…. Et bouleversa les habitudes de la Grande Maison : tandis que Cunningham tente de faire traverser aux danseurs des expériences qui leur sont totalement étrangères, l'orchestre s'émeut d'avoir à manipuler des boites de carton, s'offusque d'une liberté qui lui est laissée de circuler entre trois groupes d'exécutants, et menace de refuser d'interpréter la partition de Cage. Le décor et les costumes minimalistes de Jasper Johns, autre représentant de l’avant-garde artistique outre-Atlantique, ajoute à l’étonnement du public. Aujourd’hui, plus que jamais, « Un jour ou deux » s'impose comme une œuvre lisible, accessible et sophistiquée.Eclosion de vitesses, division des parties du corps. Coordination virtuose du jeu des jambes, de mouvements inédits du dos et des bras. Variations de directions et de rythme. Il faut souligner, dans la gamme des mouvements proposés, la richesse de la technique élaborée par Cunningham qui donne à toutes les parties du corps une importance égale dans le geste. Ce qui ne va pas sans une maîtrise tout à fait virtuose de la part des danseurs du ballet de l’opéra de Paris, même s’ils ont un peu trop tendance à arrondir les angles, à enjoliver les portés. Simon Valastro est éblouissant, Florent Magnenet surprenant. On imagine l'ampleur et la complexité du travail des interprètes, dans cet espace déstabilisé, sans recours à une référence émotionnelle ou figurative. 

Un jour ou deux - Merce Cunningham
Photo : Julien Benhamou / Opéra national de Paris
Autant de conditions qui requièrent du spectateur une autre façon de voir. Il se trouve confronté à une danse souvent nouvelle, une danse non narrative, sans lien apparent avec la musique ; de multiples évènements simultanés et différents sont présentés sur le plateau, sans communauté rythmique ni formelle, et sans que rien n'indique une hiérarchie entre eux. Le spectateur de Garnier doit apprendre à choisir ce qu’il regarde, ou à regarder plusieurs choses en même temps sans que, en l'absence d'un fil conducteur musical ou dramatique, il puisse, au premier abord, identifier une logique ou une cohérence. Soixante minutes de pureté, de bonheur. "Un jour ou deux" est incontestablement un joyau du répertoire contemporain.


Sous apparence
Laetitia Pujol, Alice Renavand, Vincent Chaillet et le corps de ballet de l'Opéra national de Paris

Chorégraphie : Marie-Agnès Gillot
Décor : Olivier Mosset
Costumes : Walter Van Beirendonck

ARS NOVA Ensemble Instrumental
Choeur Accentus
Direction musicale : Laurence Equilbey

Un jour ou deux
Stéphanie Romberg, Florian Magnenet, Fabien Révillion et le corps de ballet de l'Opéra national de Paris

Chorégraphie : Merce Cunningham
Musique originale : John Cage
Décors et costumes d'après Jasper Johns.

domingo, 18 de diciembre de 2011

Aurélie Dupont et Evan McKie brûlent les planches de Garnier


Remplaçant au pied levé Nicolas Leriche blessé, Evan McKie, étoile du ballet de Stuttgart incarne un Eugène Onéguine d'une grande richesse, au côté d'Aurélie Dupont, qui nous offre une Tatiana époustouflante… grâce à la chorégraphie de John Cranko, conçue d'une main de maître.


Aurélie Dupont / Evan McKie - Photo : M. Lidvac

Sud-africain, John Cranko s'est fait remarquer en Grande-Bretagne. Elève du Sadler's Wells Theatre de Londres (aujourd'hui Royal Ballet), il en devient le chorégraphe résident grâce à la bienveillante vigilance de dame Ninette de Valois. Puis sa popularité dépasse l'insulaire Angleterre : le New York City ballet lui passe commande en 1950 (The Witch), l'Opéra de Paris en 1955 (La Belle Hélène) et la Scala de Milan en 1958 (Roméo et Juliette). En 1960, il est invité à monter son Prince des pagodes pour le ballet de Stuttgart. Tout s'y passe si bien qu'il est sollicité pour prendre la tête de ce qui a été une grande compagnie. En quelques années, sachant s'entourer d'une équipe dynamique, il fait du ballet de Stuttgart une troupe au rayonnement international, créant pour elle trois à cinq oeuvres par an. 

Aurélie Dupont / Karl Paquette - Photo : M. Lidvac
Avec une grande finesse, sans forcer les effets, mais sans reculer devant le pathos nécessaire, John Cranko a adapté scrupuleusement le poème d'Alexandre Pouchkine. Au premier acte, toute la maison de Larina se prépare pour l'anniversaire de Tatiana. Lenski, le fiancé d'Olga, soeur de Tatiana, revient de la chasse avec Onéguine, un ami venu de la ville. Tatiana en tombe amoureuse. Elle lui écrit une lettre, mais il ne la prend pas du tout au sérieux. Pendant la fête du deuxième acte, Onéguine, pour se distraire, fait la cour à Olga. Lenski s'en offusque, provoque Onéguine. Lors d'un duel, il tue son ami. Le troisième acte a lieu une dizaine d'années plus tard. Onéguine se rend chez le prince de Grémine et découvre que la princesse n'est autre que... Tatiana. Troublé, il écrit à la jeune femme pour lui avouer ses sentiments. Mais bien que toujours amoureuse d'Onéguine, la princesse tait sa passion et le repousse. 
En centrant son propos sur les personnages principaux du poème, Cranko met l'accent sur le tragique d'un amour inachevé, porteur de sa propre destruction. Un choix d'air d'opéras et pièces pour piano de Tchaikovski, orchestrés par Kurt-Heinz Stolze, ainsi que les décors et costumes de Jürgen Rose, offrent un écrin évocateur à cette passion tourmentée. 

Bien qu'académique, l'écriture chorégraphique dégage une profonde émotion. Il faut dire que le couple "surprise" de cette distribution éblouit. Sans théâtralisation excessive ni lourde pantomime, Aurélie Dupont et Evan McKie ont su rendre, précisément et avec intensité les caractères, les hésitations des sentiments, la nostalgie du temps qui est passé. 

L'étoile de l'Opéra est époustouflante de par sa technique, son sens théâtral et son engagement psychologique dans le rôle de Tatiana. Elle sait être la jeune fille romantique nourrie de littérature sentimentale au premier acte, qui s'imagine dans les bras de cet homme, ténébreux et indifférent, auquel elle va, en vain, avouer son amour dans une lettre passionnée. Au troisième acte, princesse Grémine, Aurélie Dupont incarne une femme et épouse de la haute société russe, consciente de son rang mais désormais interdite. Outre cette évolution traduite dans chaque geste, dans chaque pas, ce qui frappe surtout, c'est le travail du regard qui est livré par la ballerine tout au long de la chorégraphie.

Enfin, l'ultime pas de deux, construit en écho et contrepoint à celui qui clôt l'acte 1, tout en étant incroyablement technique et physique, est d'une sensualité vibrante. Eugène Onéguine/Evan McKie et la princesse Grémine/Aurélie Dupont s'abandonnent aux émotions de leur personnage sans retenue… ce porté où Aurélie Dupont glisse sur le torse de son partenaire est d'une beauté incommensurable. Dans les bras de l'étoile du ballet de Stuttgart, Aurélie Dupont réussit à se surpasser et faire oublier cette froideur qui, habituellement, caractérise ses personnages. 

Evan McKie - Photo : M. Lidvac

Son partenaire, danseur noble et élégant, à la musicalité exemplaire et fin connaisseur du personnage, sait parfaitement incarner ce dandy désargenté et las des mondanités pétersbourgeoises. Tout au long de l'oeuvre, il s'impose comme le personnage clé de ce chassé-croisé tragique entre les quatre jeunes gens. Bref, le partenariat entre Aurélie Dupont et Evan McKie fonctionne à merveille. 

Le couple Olga - Lenski (Myriam Ould Braham et Josua Hoffalt) répondent, au deuxième acte, de manière très juste au couple principal. Mais leur premier acte est moins convaincant, dans le jeu et la danse. 

Agréable surprise que cet Onéguine qui permet de découvrir les talents du danseur étoile de Stuttgart et d'apprécier une Aurélie Dupont, éblouissante dans les bras d'Evan McKie.


Opéra national de Paris - Palais Garnier - Représentation du 11 décembre 2011 
(20ème représentation)

Ballet en trois actes 
Livret de John Cranko d'après le roman "Eugène Onéguine" d'A. Pouchkine
Chorégraphie : John Cranko
Musique : Tchaïkovski, arrangée par Kurt-Heinz Stolze
Décors et costumes : Jürgen Rose
Eclairages : Steen Bjarke

Distribution :
Eugène ONEGUINE : Evan McKie (artiste invité)
Tatiana : Aurélie Dupont
Lenski, ami d'Onéguine : Josua Hoffalt
Olga, soeur de Tatiana : Myriam Ould Braham
et le Corps de ballet de l’Opéra national de Paris.

Orchestre Colonne - Direction : James Tuggle.

sábado, 16 de julio de 2011

L’unique « Baptiste » de José Martinez en cadeau d’adieu au public du palais Garnier


Loïc le Duc

José Martinez - Baptiste
Photo : Julien Benhamou
Les ors de Garnier, en ce soir de 15 juillet, affichait « Les Enfants du paradis » du danseur-étoile et chorégraphe José Martinez. Joué à guichet fermé, le public est venu saluer, pour son ultime performance, celui qui a représenté le style académique de la danse française sur de nombreuses scènes internationales. Et pour cet au revoir, José Martinez interprétait, pour la première fois, le rôle de « Baptiste » au côté de sa fidèle partenaire de scène, Agnès Letestu. Inoubliable soirée d’adieux, comme sait les organiser l’opéra de Paris et qui s’est clôturée par vingt minutes d’ovation d’un public conquis.

Cinquante ans après sa sortie, Les Enfants du paradis fut sacré « meilleur film de tous les temps » par la critique française. C’est peu dire de son aura devenue légendaire et de sa capacité à cristalliser, dans l’imaginaire collectif, des images fortes. 

Les dialogues ciselés de Jacques Prévert, l’extraordinaire jeu d’Arletty et de Jean-Louis Barrault et la beauté formelle des images en noir et blanc tournées par Marcel Carné permettent de comprendre la fascination que le film exerce sur les générations successives. Mais le thème choisi y contribue tout autant. Il nous renvoie au vieux Paris, au Paris romantique d’avant la modernisation haussmannienne, à l’époque où la ville, encore si proche de la campagne, résonnait de l’aube jusqu’au soir des mille cris des petits métiers de la rue, à l’époque aussi où les théâtres étaient plus que jamais au centre de l’activité sociale, offrant aux aristocrates, aux nouveaux bourgeois comme aux plus humbles des lieux où rêver et manifester leurs opinions. Le climat du boulevard du Temple, lieu névralgique du théâtre populaire, est restitué dans le film de Carné par une vaste fresque, un véritable hommage à la vitalité des arts du spectacle d’alors. En s’emparant du scénario de Jacques Prévert, le danseur étoile José Martinez n’adapte pas seulement une grande histoire d’amour aux émotions de la danse, il réunit sur la scène de l’opéra toutes les traditions du spectacle. Sans vouloir reproduire le film de Carné, Martinez s’est inspiré de la dimension éminemment chorégraphique de l’œuvre pour nourrir sa propre écriture.


Agnès Letestu - Garance
L’ultime prestation de José Martinez en qualité de danseur-étoile avait donc lieu vendredi 15 juillet, dans la joie. Une joie toute simple que le public était invité à partager dès son entrée dans le hall doré du palais Garnier où des saltimbanques l'accueillaient à grand renfort de battements de tambour et aux cris « Dernière représentation de José Martinez ». 

Et très vite, on entre dans le vif du sujet : la foule, les tréteaux, les badauds… Mime au théâtre des Funambules, Baptiste s’éprend de la belle Garance, déjà courtisée par le bandit Lacenaire. Mais un brillant et ambitieux nouveau, Frédérick Lemaître, succombe lui aussi aux charmes de la belle. C’est sans compter la jalousie de la douce Nathalie, qui aime Baptiste sans en être aimée…

José Martinez
Photo : Julien Benhamou
En arrière-plan, la perspective des maisons et des théâtres du boulevard file en noir et blanc sur un ciel bleu. Seul le monde du théâtre est coloré. Pour cette pièce, Martinez tire avec beaucoup d'astuce toutes les ficelles du théâtre dans le théâtre. Les châssis du décor d'Ezio Toffoluti encombrent la scène. Les danseurs mêlés aux techniciens les poussent, les tournent et les roulent. L'un d'eux présente côté face la porte de la pension de Madame Hermine et côté pile, une de ses chambres. Le décor du Théâtre des Funambules descend des cintres, plus étroit que la scène de Garnier pour qu'on découvre en direct le charme piquant de la vie des coulisses : relation de l'artiste à son miroir, pianiste surveillant la scène en coin, étreintes indolentes en attendant l'entrée en scène, et le joli jeu des trucages comme le drap bleu qu'on agite de part et d'autre d'une barque pour imiter le cours d'eau qu'elle descend. 

Mais ce qui touche particulièrement, lors de ces deux heures de spectacle, c'est le sentiment du bonheur partagé de la troupe. Les danseurs de l'Opéra ne ménagent pas leur peine : ils sont nombreux, vêtus de costumes signés Agnès Letestu, à jongler, rouler du tambour, parler, crier, jouer les bateleurs, passer de la scène à la salle, transformer les escaliers de Garnier en boulevard du Crime, à l'heure où la foule du public les prend d'assaut, ou bien en théâtre des Funambules pendant l'entracte. 

La distribution à l’affiche ce 15 juillet a grandement contribué à la réussite du spectacle : Vincent Chaillet, félin et virtuose, en Lacenaire, a la main baladeuse des pickpockets. Florian Magnenet campe un Fréderick Lemaître, devenu danseur virtuose plutôt que dieu du théâtre, de bonne facture ; Caroline Robert est une merveilleuse Madame Hermine, Clairemarie Osta une passionnante Nathalie. Agnès Letestu joue Garance : précieuse, sensuelle, fatale mais surtout indépendante. José Martinez, pour son ultime apparition en tant que danseur-étoile de la compagnie interprétait, pour la première fois, Baptiste : lunaire, passionné et amoureux, il restitue la magie des scènes de mime du film de Carné et Prévert. Et là, on est touché au cœur. 

José Martinez

De manière générale, la chorégraphie a été vraiment pensée en fonction des interprètes et des personnages qu'ils sont supposés incarner. Mais il n’y a pas à proprement parler de phrasé chorégraphique propre à Martinez puisque le danseur-étoile a puisé dans les écritures disponibles du répertoire de la compagnie parisienne : les scènes de foule font appel à la gestuelle de Mats Ek, la scène du bal à Neumeier et sa Dame aux camélias… Là-dessus, la musique de Marc-Olivier Dupin, joueuse et franche, trouve sa place avec délicatesse, sans jamais forcer ou écraser la tendre poésie de l'œuvre.

Mais en ce soir de 15 juillet 2011, la fête n’en finit pas sur le boulevard du Temple : les confettis et serpentins fusent en tout sens pour célébrer le départ de José Martinez : des bouquets pleuvent, les applaudissements et les bravi aussi ; les admirateurs, les amis, les collègues ne veulent décidément pas que le rideau se baisse sur la scène de Garnier. De l’orchestre au « poulailler », Garnier acclame, debout, l’étoile. Toutes les étoiles « du moment » et le corps de ballet sont venus rejoindre, sur scène, celui qui a incarné, de nombreuses années, noblement et admirablement, la danse française. Devant cet enthousiasme, José Martinez traverse la fosse d’orchestre, sur les épaules de Yann Saïz, pour un bain de foule… il est accueilli par un public chaleureux et une myriade d’étoiles : Ghislaine Thesmar, Pierre Lacotte, Elisabeth Platel, Elisabeth Maurin, Delphine Moussin, Claude de Vulpian…. Nombreux sont celles et ceux qui, furtivement, essuyaient quelques larmes... 

Agnès Letestu - José Martinez
Photo : Julien Benhamou

José Martinez nous promet de revenir la saison prochaine interpréter « Appartement » de Mats Ek … nombreux sont ceux qui, d’ores et déjà, attendent la diffusion des distributions pour répondre présent au prochain rendez-vous avec l’étoile originaire de Malaga.


Distributions :
Garance : Agnès Letestu
Baptiste : José Martinez
Frédérick Lemaître : Florian Magnenet
Lacenaire : Vincent Chaillet
Nathalie : Clairemarie Osta
Madame Hermine : Caroline Robert
Le Comte : Yann Saïz